La grande mémoire populaire

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         Quand  j'étais gamin, c'est-à-dire en révolte contre tout, je m'amusais à triturer les proverbes. Je disais:" Qui paie ses dettes n'amasse pas mousse"; " La pauvreté ne fait pas le bonheur" ; " Le mensonge sort de la bouche des enfants"; " Le silence est d'or sauf quand on hurle avec les loups"; etc.

         Je croyais, grâce à cet exercice badin, atteindre des sommets de pessimisme, ce qui me plaisait beaucoup, car la jeunesse aime le pessimisme; elle imagine, en le professant, qu'elle a plus de savoir que les vieux.

                                      Je me trompais, naturellement. Les vrais proverbes sont plus pessimistes que les faux. C'est le trésor légué par des générations de petites gens  qui se sont rudement feurtés au monde et qui ont constaté qu'on ne peut rien sur lui, ou peu de chose. Combien de mécomptes et de catastrophes se cachent derrière chacun de ces proverbes? Ils sont des recettes pour vivre sans trop de drames, pour échapper autant qu'il se peut à la rapacité des puissants, à la méchanceté de la nature, à la malveillance des voisins, pour n'être pas trop malheureux en famille, pour ne pas être pris constamment au dépourvu? C'est le grand cours de philosophie des humbles, les mille et une manières de se faufiler à travers l'existence quand on est pauvre et quand on est faible.

                                                  Jean  Dutourd ( de l'Académie française )

Il faut aimer pour être aimé.  ( Proverbe rapporté par Sénèque : Si vis amari, ama. )

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